Nouvelle tentative. Aujourd'hui, rendez-vous dans un hôtel très en vue du Vieux. Je connais un peu le menu pour l'avoir vu sur le net. C'est vraiment imposant, impressionnant et surtout énervant....J'ai les blues, la chienne, et suis intimidé solide. Je suis convaincu de ne pas avoir affaire à un attardé incompétent ou un débile profond. La carte est trop impressionnante pour être gérée par un dummy et la réputation de cet hôtel est trop solide pour se le permettre! J'ai vraiment les foies! J'arrive...il me semble aller droit au casse-pipe. Je commence à douter de moi....criss c'est pas normal! C'est moi le coq! Je me sens néanmoins comme un poussin!

J'y suis, j'entre. Lobby d'hôtel sobre, mais chaleureux. À la mode sans être tendance. Plutôt intemporel, propice à toutes les situations (dont les humiliations en règle). Quelques clients qui semblent trop pressés pour vraiment aller quelque part, ou se donnent une fausse contenance "du gros client important" descendu à l'hôtel. Certains semblent nerveux et ont  "je n'ai pas trompé ma conjointe" d'étampé dans le front! Et moi qui détonne comme un moine tibétain dans un club de danseuses!

La préposée à l'accueil, une asiatique sans âge, sans personnalité, sans véritable manière et surtout sans sourire, me reçoit avec l'oeil inquisiteur et sûrement le doigt sur le bouton d'urgence. J'ai sûrement l'air du gars qui cherche sa blonde qui n'est pas rentrée! Son uniforme de service froissé d'une nuit passé sur une chaise droite à juger tout un chacun, j'aurais fait pareil!

- Bonjour monsieur, que puis-je pour vous?

(Une grosse dry, un splif pis une danse a 10 en me chantant du Mary Poppin).

- Je suis J-P-P, j'ai rendez-vous avec M.xxx, le chef de la cuisine.

Incroyable jeu d'actrice, je crus voir son oeil devenir humide, plein de compassion, sa lippe trembler. Je suis sûr d'avoir pu lire dans son autre oeil : «Pauvre chou, t'en es rendu là! Une dernière volonté? Un message a la famille? » Et dans une chorégraphie digne de lalala humain-step, pris le combiné et minauda avec une sensualité quasi inconvenable : « M.xxx, M.Picard est arrivé pour son entrevue...bien...bien...d'accord...merci », et raccrocha avec l'enthousiasme d'un bourreau qui a fait un shift double!

- M.xxx va vous recevoir, il viendra vous chercher ici dans quelques minutes dit-elle, comme un moineau voyant arriver le FAUX-con!

- Ostie, mon coeur qui déjà n'allait pas pour le mieux, pris comme "un break de battement".

Pendant que je faisais mon très léger testament mental, la porte derrière la candide réceptionniste s'ouvrit. Aucune véritable surprise : un chef, un vrai sans aucun doute, un type disons entre 40-50 ans, glabre, sans véritable look, grandeur moyenne, grosseur moyenne. Les pires, ils sont de la race de ceux qui prennent du volume avec leur voix, chief-coat anciennement blanc, du sang sur son tablier, pas le sien. Je jurerais qu'il s’agit de celui d'un commis récalcitrant.

- M.Picard...veuillez me suivre!

CALISS UN FRANÇAIS, UN VRAI DE VRAI! Un seul en sortira vivant! Pis ça ne semble pas être moi!

Il me conduit dans son bureau de chef. Un vrai, bureau avec un classeur, un ordi, des étagères remplies de livres de cuisine, un tableau plein de notes, de prix, de numéros de téléphone...

Jamais il ne me tendit la main ou fit quelques gestes pour que je me sente à l'aise. Froid comme la froidure, laid comme la laideur, invitant comme Normand L'amour à poil! Il lisait mon c.v du bout des yeux et me toisais par dessus les feuilles! Criss je shake!

- Je suis chef xxx, issu de l'Institut Lescoffier, trois fois étoilé Michelin, sité 4 fois dans le Guide des Relais culinaires Français, fourchette diamant 1993 et co-proprio du resto xxx avec le défunt prof. xxx! Et vous?

QUOI??? MOI???

- Jean-Philippe Picard (visiblement pas grand-chose! Pis mort de trouille), cuisinier, etc., etc.,etc. J'essaie de beurrer...sans succès.

- Je vois....

- M. Picard, faites-moi la nomenclature des ingrédients de la soupe aux truffes de l'Élysée....

- ......

Il roule des yeux, et pour lui-même : « bordel ».

-Je vois,vous prétendez être cuisinier ou cuistot? Vous êtes conscient qu'ici, ce n'est pas un bouï-bouï du boulevard Voltaire? Ici le client est roi, ici le client paie, ici le client a des attentes, ici le client est notre porte-parole et est en droit de recevoir les meilleurs égards!

Ses yeux injectés de sang, sa jugulaire sautillante comme la corde de guitare de Jimmy Hendix me sidéraient! Il revint à lui....

- M.Picard qu'est-ce que la GASTRONOMIE pour vous?

Je réponds du mieux que je pus, avec mes mots du dimanche, mes citations à l'emporte-pièce et tout le carnaval d'usage....ho-la-la!

- Hola mon p'tit père!!! Nous sommes en 2014, ce discours préfabriqué était passé de mode en 70, donc aujourd'hui, vous pensez? Ici, jeune homme, même le dernier pousse balais possède au moins 10 ans de gastronomie dans les paluches! Mon plongeur fait les savarins, le commis les rouelles de porc et vous M.Picard vous savez faire?

- Sincèrement, chef, si on m'explique...

Mauvaise réponse, le volcan explosa, mais EXPLOSA!!!

- (Plus pour lui-même), MAIS PUTAIN, MAIS PUTAIN, c'est pas une école ici, je ne suis pas garde-chiourme, ici on crée, ici nous sommes des professionnels! Notre travail dépend de celui de l'autre et vous voulez qu'on vous explique??? AAAAAHHHHH bordel, mais c'est que vous êtes inconscient M. Picard...Vous ne comprenez pas....(litanie d'insultes et reproches)

Je retins encore mes larmes et me trouvais vraiment beigne de n'avoir aucun courage de le rincer!

Étrangement, il se calma, me demanda si ça allait et devint limite sympathique. Mon univers bascula.

- Vous voulez le job M. Picard? Plusieurs auraient fuis ou m'aurais foutu une peignée, vous ne l'avez pas fait. Vous êtes très fort de votre maitrise ou complètement givré. Et au premier abord, j'opterais pour le premier choix. Vous êtes sans doute un médiocre cuisinier et un ignare, mais bon, nul n'est parfait!

Criss je rêve, ce p'tit Napoléon me détruit, me méprise, pis m'offre un job? Combien de temps, anyway, pourrais-je l'endurer avant que ma vraie nature l'emporte et que je le désosse? Et à quand sa prochaine montée de lait?

- Vous savez M.Picard, je comprends que vous deviez y songer et croyez-moi je comprendrais vos réticences! Enfin, pour ce qui est de vos compétences culinaires, si je puis me permettre, nous y verrons! Je ne vous raccompagne pas, j'ai du travail. À bientôt!

SUR-LE-CUL! Rarement je fus autant sans mots. Avant de me lever, j'ai tenté une veine attaque : « M.xxx, avec tout votre bagage et vos faits d'armes, êtes-vous heureux?»

Il continua son chemin et je l'entendis maugréer :« putain d'imbécile »...

Je partis sans demander mon reste. Beaucoup de questionnements sur moi-même, sur mes capacités réelles, mais surtout sur mon inaction face à ce nabot franchouillard. Calvaire je bats des types parce qu'ils ont des bas blancs et je le laisse me trainer dans la boue comme une poupée de chiffon??? Je ne prendrai pas la job, mais j'aurai beaucoup appris aujourd'hui!

J'avoue d'emblée que ce texte est moins drôle, mais si vous saviez l'émotion engendrée par cette rencontre... enfin vous pouvez vous fendre la poire à l'idée que je fus une couille molle!